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«La situation de crise appelle à ce que le Président parle à son peuple»

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«La situation de crise appelle à ce que le Président parle à son peuple»

Aïssa Kadri. Sociologue et professeur émérite des universités

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Aïssa Kadri est un sociologue algérien établi en France. Professeur émérite des universités, il est actuellement chercheur associé au LISE (Laboratoire interdisciplinaire de sociologie économique). Il a dirigé pendant plusieurs années l’Institut Maghreb-Europe, rattaché à l’Université Paris VIII. Il est l’auteur et le coauteur de plusieurs ouvrages décortiquant la construction sociologique, historique et politique de l’Algérie et des sociétés maghrébines d’une manière générale. Dans ce long entretien, il revient avec une analyse critique sur les dessous de la «censure intellectuelle» – décidée par la direction du Salon international du livre d’Alger (SILA) – dont il a été victime avec l’historien Daho Djerbal.


– Est-ce que votre participation au SILA 2017, avec Daho Djerbal, est officiellement annulée après votre communiqué faisant état d’une annulation «informelle» ?

Elle est en effet «officiellement» annulée puisque le commissaire du Salon dans une réponse tout à fait surréaliste, pour le moins consternante, vient de confirmer publiquement au site électronique TSA que la décision n’a rien de spontané. N’eut été la gravité des propos et la dérive d’un responsable de ce rang, le syllogisme tout à fait spécieux d’un habitué de sorties désinhibées, paraîtrait tout à fait anecdotique. Il est en tous les cas révélateur de la «culture» d’une génération d’apparatchiks bureaucrates opportunistes, dont le seul but est de s’accrocher à des pouvoirs pour la réalisation de leurs intérêts personnels.

Lier la participation à une table ronde portant sur des points d’histoire des luttes anticoloniales à un engagement citoyen qui dénonce une situation de blocage politique, c’est confirmer que nous sommes bien dans la logique d’un système «sultanien», où les allégeances personnelles priment sur l’intérêt général.

– Plusieurs auteurs, chercheurs et universitaires ont décidé de boycotter le Salon par solidarité à votre égard et à celui de Daho Djerbal. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Il ne s’agit pas de boycott et personne parmi celles et ceux qui ont témoigné de leur solidarité ne parle de boycott. Ils ne souhaitent simplement pas cautionner un acte de censure intellectuelle. Le Salon du livre devrait être un moment festif de débats intellectuels, d’ouvertures sur les littératures, les idées et les productions intellectuelles du monde. Notre jeunesse a besoin de telles manifestations et d’ouverture sur le monde. Elle a soif de connaissance et d’ouverture sur le monde.

L’accès aux livres, à la culture, aux biens culturels doit en effet être élargi et se démocratiser davantage. Et ce n’est pas un «salon» ou plutôt une «Foire» au sens propre du terme que devient cette rencontre, organisée une fois l’an dans l’entre-soi, verrouillée par des petits commissaires du peuple aux ordres, qui va dans le sens d’une démocratisation de la culture qui soit aussi conscientisation et libération des potentialités citoyennes.

Comme toujours, la réponse est dans le quantitatif. Le commissaire se gargarise de chiffres de participation et légitime son apartheid intellectuel par la participation de la nation qui a mis bas l’apartheid, quelle ironie de l’histoire ! Mandela, l’homme qui fut le militant exemplaire de la liberté, doit se retourner dans sa tombe.

Ce salon aux chiffres dithyrambiques est bien l’écran de fumée qui cache le désert culturel, où les bibliothèques et les librairies, les théâtres, les salles de cinéma, se comptent sur les doigts d’une main pour l’ensemble du pays ; où le débat intellectuel est pollué par les anathèmes et ségrégations, et les intellectuels qui s’engagent sont marginalisés et doivent s’exiler pour se faire reconnaître dans leurs créations.

– A votre avis, où peut se situer la responsabilité derrière cette censure flagrante ?

J’aurais tendance à dire que c’est le fait des «gardiens du Temple», de ce que certains autres appellent les janissaires du système «sultanien». Il y a, en effet, dans l’histoire algérienne une caractéristique, je dirais transhistorique, de soumission des intelligentsias au pouvoir de l’heure. Une grande partie des intellectuels et des intelligentsias n’ont pas pu historiquement se constituer en catégories autonomes.

Le fondement de cette faible autonomisation apparaît ainsi lié en grande partie au mode de production de l’intelligentsia en situation coloniale et au mode de structuration de l’Etat national indépendant et son rôle dans l’instrumentation et le contrôle du savoir et de la culture. Les intellectuels, et je parle bien sûr d’une tendance générale, sont tétanisés et fascinés par l’Etat.

Il y a en effet de remarquables exceptions hier comme aujourd’hui, pour ne parler que de l’immense Kateb Yacine. Les intellectuels et intelligentsias sont en demande d’Etat parce que c’est l’Etat qui place et classe. Assimilant l’Etat à la nation ou plutôt à un pouvoir, identifiant un régime à l’Etat, qui de fait forme un ensemble d’appareils de pouvoirs au service d’intérêts privés, plus qu’à un Etat proprement dit, ils rationalisent ainsi «leur servitude volontaire».

– Donc, c’est plus un problème intellectuel que politique à proprement parler ?

En fait, il s’agit de la faiblesse de l’autonomisation des générations intellectuelles, autant par rapport au cadre sociopolitique défini par l’Etat que par rapport aux valeurs et normes de la société. Ce qui fait que la sortie de la longue durée nationale populiste ne semble pas à l’ordre du jour.

La prégnance du couple Etat-Société semble brouiller pour longtemps la clarification des engagements. L’entrisme politique de nombre de partis ou organisations dits de gauche, qui se sont définis longtemps dans l’opposition souterraine, a achevé de décrédibiliser certains engagements, et les personnes qui sont en responsabilité d’institutions, dans une situation d’incertitudes politiques, devancent ainsi l’appel et se font sans doute, avant même les injonctions par le haut, les exécuteurs des desiderata du pouvoir en place.

Ceci dit, dans le contexte actuel d’une grande opacité quant à la prise de décision politique, il n’est pas exclu que les rapports informels l’aient emporté et que cette décision ait été prise sur une base d’allégeance personnelle.

– On imagine bien que cela est lié à la contribution que vous avez cosignée avec d’autres personnalités appelant à une élection présidentielle anticipée. Assistons-nous au retour de la «police de la pensée» ?

En tous les cas, c’est dit directement par le commissaire du SILA. «La punition» est en effet directement liée au «crime de lèse-majesté» qu’a constitué notre appel qui visait justement tout le contraire, à savoir dénoncer la prise en otage du Président par certains groupes de pouvoirs occultes.

L’appel partait du fait objectif partagé par une large partie de la société et du monde que le Président n’assumait plus pleinement ses devoirs constitutionnels, sinon épisodiquement. Il appelait à une transition consensuelle afin d’affronter la crise qui ne cessait de s’amplifier et qui demande dans l’urgence des réformes structurelles de fond et des arbitrages sans doute douloureux.

On connaît les réponses et les contre-feux mis en place par ceux qui ont intérêt au statu quo. Contre tout bon sens, on présente le Président dans des feuilletons télévisuels retouchés qui ne trompent que ceux qui veulent bien l’être, pour faire valoir que le Président est bien à la tête de l’Etat.

Or, la situation de crise multidimensionnelle appelle à ce que le Président parle à son peuple, lui donne le cap et lui explique de vive voix les exigences de l’heure. Il n’a pas besoin d’interprètes, fussent-ils ses plus proches parents. La situation appelle à ce qu’il soit pédagogue et qu’il fasse accepter à la population les sacrifices nécessaires dans un environnement pour le moins périlleux. Qu’il présente un projet social et politique d’avenir qui donne de l’espoir aux jeunes générations.

– Pensez-vous qu’il y ait justement une stratégie globale pour réduire au silence les intellectuels, quels que soient leur niveau et nature d’expertise, dans la perspective de la présidentielle de 2019 ?

Je ne sais pas s’il y a une stratégie ou pas. Ce que je constate, c’est la montée crescendo, ces dernières années, des atteintes aux libertés et droits fondamentaux des jeunes, chômeurs, blogueurs, syndicalistes, journalistes, universitaires, etc., et les mesures d’intimidation souvent souterraines qui visent celles et ceux qui développent d’autres points de vue que ceux injonctés par le haut. Aucun débat sociétal sur les questions qui engagent l’avenir du pays n’est permis.

On décide de ce qui est bon pour le peuple d’en haut sur la base du «programme du Président», flexible à souhait selon le contexte et les rapports de force. Circulez, il n’y a rien à voir sur les décisions prises sur la politique énergétique, le gaz et l’huile de schiste, les questions de santé, d’éducation, de travail, d’environnement, etc.

– Pour quelle finalité ?

C’est «le syndrome de la ligne bleue» dont avait parlé feu Abdelhamid Mehri pour dénoncer la prise de décision sans concertation, quitte à rétropédaler et ne pas en assumer les dégâts. Ce principe semble être toujours la règle en matière de prise de décision qui engage l’avenir du pays.

De fait, le pouvoir tente de tenir la quadrature du cercle pour assumer ses contradictions en matière de libertés : afficher aux yeux du monde une relative liberté de la presse et, dans le même temps, ne pas permettre aux mouvements de la société profonde, plus efficients, de faire coalescence. Il veut toujours les contrôler et les atomiser, même à travers des moments éruptifs de violence réactive aisément réprimés.

– Que peuvent faire alors ces voix dissidentes afin qu’elles se maintiennent et se fassent entendre sur l’espace public ?

Il y a à développer un travail de longue haleine au plus près de la société. Il y a de fait, pour reprendre l’expression d’une sociologue, une énigme sociologique de ce qu’est la société algérienne. Agressée, instrumentalisée, délitée, elle offre cependant une grande capacité de résilience face à sa disparition programmée. Les universitaires, les chercheurs, les intellectuels ont un devoir majeur de restituer dans une perspective historique et anthropologique les logiques qui travaillent la société au fond.

Il faut également que la transmission de l’histoire et de la mémoire dégagée des scories de leur instrumentalisation puisse devenir le socle de cet éclairage par la connaissance au fond de notre société, de ses travers comme de ses potentialités à s’inscrire dans le mouvement de modernisation et de progrès et à peser dans un processus de globalisation inégale. Produire du sens, le partager avec les jeunes générations et avec une société civile en construction, mettre au cœur des rapports sociaux la valeur travail et l’effort, peuvent relever de certaines conditions de sortie de crise sur un temps plus ou moins long.

– Dans ce contexte, comment voyez-vous l’avenir très proche du pays ?

Les sciences sociales ne sont pas prédictives. Elles ne peuvent au mieux que tracer des tendances fortes. Si je m’appuie sur les travaux de nombreux chercheurs et d’observateurs du moment politique que le monde traverse, je constate que l’on est dans un espace temps de crise des Etats-nations, de crise des identités, de l’affirmation de nouveaux mouvements sociaux qui visent à sortir des cadres obsolètes de la pratique politique traditionnelle.

Les Etats-nations sont pris entre injonctions supranationales et exigences identitaires territorialisées et les réponses oscillent entre la répression et l’ouverture vers de nouvelles formes d’actions sociales, économiques, culturelles, politiques qui sont susceptibles de fonder de nouveaux équilibres, un nouveau partage des responsabilités et des pouvoirs. Notre pays n’est pas en dehors de ces mouvements générationnels et l’Etat-nation y est encore fragile. Il y a donc nécessité d’une prise de conscience d’aller au fond, dans l’urgence, à des réformes politiques, économiques, sociales et culturelles structurelles.

Les recompositions sont en cours, de manière latente souterraine ou ouverte, et l’urgence commande d’y répondre à partir d’un projet sociopolitique plus que d’un programme, d’un projet qui reste fondé sur des valeurs partagées de participation de toutes les composantes de la société et non d’exclusion ou de marginalisation…

– Mais certains trouvent que notre pays ne vit pas une crise, en tout cas pas sur le plan politique, au point où ils osent évoquer un cinquième mandat pour le Président actuel. Cela est-il réaliste ?

La question n’est pas celle d’un énième mandat ! Ce n’est pas la personne du Président qui est en cause. Il y a bien une crise «existentielle» économique, identitaire, politique. Et l’apparente stabilité d’un pays, qui historiquement entre en dissidence à peu près chaque décennie contre l’Etat central qui lui est ou qu’il vit comme extérieur, n’est que le reflet momentané d’un calme trompeur.

La question est comment sortir d’une crise majeure qui menace d’emporter le pays vers l’inconnu, vers un avenir non maîtrisé et lourd de conséquences pour les jeunes générations. Comment sortir d’un processus de délitement de l’Etat, résultant notamment d’une volonté d’autoreproduction d’un système politique clanique «d’anarchie autoritaire» finissant.

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